_____ p o z z i n e
Je me suis baladé avec mon père pour quelques jours de randonnées en montagne Corse. C’était au mois de mai, les asphodèles commençaient à s’ouvrir le long de leur hampe dans une lente floraison qui allait durer tout l’été. Les premiers pétales éclataient du bas vers le haut, et indiquaient à celui ou celle qui se promenait là où en était le printemps, même si l’inflorescence variait au regard de l’altitude ou de l’exposition. Cette marche, on l’a organisé pour célébrer les 60 ans du paternel, et de mémoire, c’est la première fois qu’on s’est retrouvés seuls entre quatre-z-yeux lui & moi. Le rendez-vous était fixé à Vizzavone, au milieu des montagnes, avec 20 kilogrammes sur les épaules et 100 bornes à parcourir. Mon père, c’est un gentil, un enthousiaste, qui s’émerveille pour une broutille, autant dire qu’il n’a pas tari d’éloge sur la beauté des paysages que l’île nous proposait dès le premier jour. Moi, j’étais ébahi par les grands arbres tout particulièrement par le gigantisme des pins Laricio, une variété endémique, dont le tronc peut atteindre 2 mètres de diamètre et 50 mètres de haut. S’ils n’étaient pas là, la montagne serait pelée, nulle ombre n’existerait, empêchant certainement la prolifération des petites plantes & arbustes comme ces euphorbes, ces bruyères, ou ces quelques digitales qui poussaient le long du sentier. Marchant au milieu des bergeries, traversant des zones d’estives où paissent les brebis, puis le long des ruisseaux qui débordaient suite à la fonte des névés, je voyais de plus en plus de ces pins, mais beaucoup étaient couchés, en équilibre sur le relief accidenté, morts depuis longtemps, dépourvus d’une écorce jadis noire comme un four, aujourd’hui blanche et nue de pureté. Je lui dis à mon père « c’est dingue le nombre de pins morts sur le chemin » et j’ajoute, naïf « c’est peut-être le réchauffement climatique qui les tue à petit feu » ; il réfléchit un instant et me répond bien emballé : « regarde, on dirait que ce sont les spécimens les plus grands et les plus gros qui sont à terre, c’est surement la foudre qui les a abattus. » Il me tapote l’épaule et agite sa main devant moi « hé, vise celui-là là-bas ! Au milieu de rien d’autre qui ne pousse, ça cime devait être largement au dessus de tout autrefois ! Et les orages ici… Tu sais quand ça pète en montagne, ça fait pas semblant ! Ces pins là, c’est les paratonnerres de la région je te le dis ! En tout cas même morts ils restent magnifiques. Fais une photo dis ! » Je m’exécute et sort le pentax, je règle l’exposition, charge la pellicule et déclenche, puis on continue. On passe Capannelle et Prati en deux jours et deux nuits, abandonnant progressivement les forêts, les combes et les cols pour se retrouver sur un chemin de crête. De là, on aperçoit un des rare mouflon encore sauvage — A Muvra, originaires d’ici, qui se déplace en contre-bas, nous jetant parfois des regards interrogateurs, sur le qui-vive. Le sentier devient difficile, on ne cesse de zig-zaguer entre la ligne de crête, passant d’un côté et de l’autre en direction du sud, et ça grimpe. C’est le calme complet sur le versant est, la vue est dégagée sur l’île d’Elbe et le soleil, encore loin de son point zénithal, apporte une chaleur réconfortante. Mais la trace nous emmène fréquemment vers le sommet, et passés derrière la crête, sur le versant ouest, on se retrouve à l’ombre glaciale sous des rafales à 80km/h et c’est plus difficile d’avancer. Un rapace vol au dessus de nous. Il nous suit depuis un temps maintenant, en décrivant de large cercle, sa silhouette se découpe et son corps n’est qu’une ombre tel qu’il évolue de la sorte entre la terre et le ciel. Mon père ne l’a pas encore vu, il est occupé à bien regarder là où il met les pieds, de peur de trébucher sur une fausse pierre ou de perdre l’équilibre face aux bourrasques et je le sens plus concentré qu’hier. J’ai pris la tête ce matin et quand je ralentis pour l’attendre il me dit à plusieurs reprises « t’arrête pas va, file que je marche dans tes pas. »
Après un pic — Punta Capella on redescend le long de l’arête faîtière vers une zone accidentée d’éboulis granitiques qui nous demande une petite gymnastique. Une fois franchie, je propose une entracte car je le vois bien qu’il peine aujourd’hui mon pauvre vieux ; et il me dit « mon doudou, j’appréhende. C’est quand même bien escarpé ce matin, j’ai le mental qui flanche et les gambettes qui tremblent ! » On regarde devant nous le vide qui tombe et j’acquiesce, quand le paysage lui même semble nous répondre. Brusque, un cri, et aussitôt, l’ombre, ou la silhouette que sais-je, du rapace qui tourne toujours autour de nous. « Nom de dieu ! » je l’entends tonner le père, ça me fait plaisir, enfin il s’émerveille ; « regarde moi cette envergure vin diou ! » J’ai même pas le temps de lui demander de quel oiseau s’agit-il qu’il enchaîne « Vise moi l’apôtre ! Magnifique ! Un gypaète barbu ! On le surnomme le nettoyeur parce qu’il ne mange que des os ! Imagine le après le passage des vautours sur la carcasse d’un bouc, il prend les bouts du squelette entre ses serres ou dans son bec, s’envole, et lache les ossements qui viennent se briser sur les rochers. Il revient alors se nourrir de la moelle et des petits débris d’os, je te le dis, ce charognard, c’est le nettoyeur de ces montagnes ! »
En entendant encore son cri strident le gypaète passe au dessus de nous et s’échappe dans le vide. Je regarde mon père mais son visage est à nouveau fermé et maladroitement, j’essaye de le rassurer « mon papa, on se débrouille bien depuis ce matin t’inquiète pas trop non plus. Regarde, un pas, ce n’est rien dans cette histoire. On va faire un pas après l’autre. Et peu importe le temps que ça nous prendra, pas après pas, on y arrivera ; on est ensemble. »
Ainsi, en fin de journée, on atteint Usciolu. On monte le campement, et je commence à m’assoupir alors qu’il ne fait pas encore nuit. Mes pensées vont et viennent et je tombe la bride sur le cou dans un demi-sommeil salvateur. Le soleil a cogné fort sur les crêtes aujourd’hui et je dois pas être loin de l’insolation si bien que je me sens presque claquer des dents, et ma dépouille fatiguée s’agite, je ne profite qu’à moitié de la sieste. J’ai peu à peu l’impression de m’enfiévrer, j’ai dû tomber le chapeau trop tôt dans la journée et je divague je me mets à battre la breloque comme on dit, impressionné par des sensations de plus en plus fantasques, presque venues d'ailleurs n’est-ce-pas ? Je ne sais même plus où est la tente si je ne suis pas dedans et la toile de mon esprit est vaste, quelqu'un peint mes pensées à gros traits de gouache si bien que je revois les arbres morts des derniers jours, blancs éclatant, tout est criard autour et sursaturé du bleu ciel ou griffonné de vert. Je les vois du dessus, les courbes de ces énormes pins couchés sur le sol qui s’animent et se transforment je distinguerais des hanches et y verrais des corps revivre parmi les troncs et les branches de ces géants éteints. Ses formes se dessinent par méandres et des cheveux naissent des touffes d’herbes rouges qui poussent là ou jadis plongeaient des racines, morts ils deviennent plein de vie, je les vois allongés qui s’étirent sur un tapis de mousse dans une lande idyllique entourée d'eau, et des yeux noirs m’observent, des lianes me recouvrent, des sphaignes et des fougères nous enveloppent puis tout disparait dans les profondeurs de la roche.
« Oh doudou ! »
Plus on tourne, plus le soleil réapparaît à l’ouest. L’ombre que la montagne projetait sur nous s’enfuit lentement, j'ouvre les paupières et je distingues l'orange du couchant à travers la toile. La température remonte et mon exaltation quelque peu fanatique se dissipe à pas comptés. Mon père est revenu au campement, il était parti chambarder aux abords du refuge près duquel nous faisons bivouac. Un groupe de grimpeuses est arrivé et nous soupons ensemble. La nuit est courte mais reposante. Au matin, nous rejoignons le sentier en haut de la montagne puis avançons à grande enjambées, toujours sur la ligne de crête, à la différence que le vent a tourné aujourd'hui. On le sent venir de l'est, de la mer, c'est un vent chaud et agréable qui ne nous complique pas trop la tâche. A cette étape, le chemin est moins accidenté qu'abrupt : nous marchons sur le fil de la montagne comme si l'on suivait le pinceau qui a tracé sa ligne de découpe, montant et descendant la voie puis remontant un peu jusqu'à un faux plat qui décline légèrement et dénivelle une fois de plus. La maxime énoncée la veille est respectée avec rigueur car à gauche comme à droite c'est rempli de vide, nous avançons à pas prudents.
À mesure des heures qui passent, l'altitude décroit graduellement, et la végétation dont étaient dépourvus les sommets escarpés réapparait ça et là en bosquets de hêtres puis en maquis clairsemés de cades et de cistes. Nous entamons alors une longue descente versant ouest et la trace s'enfonce dans une combe abritée des deux côtés par des sommets plus hauts, en résulte un ubac sombre mais touffu, vêtu d'une forêt hétéroclite d'érables sycomores, de chênes pubescents et d'épicéas communs. Curieusement, la température est bien plus fraiche ici que dans les hauteurs alors que nous ne cessons de descendre et que le matin s’éloigne. L’humidité aussi se fait sentir et le calme arrive d’un coup. Désormais, seuls nos pas brisent le silence en venant se déposer régulièrement sur l’épaisse couche d’humus d’où sortent pêle-mêle entolomes et clitocybes. On se regarde mon père et moi et il me dit tout espanté « C’est qu’on commence à se geler les miches que je vais sortir une étoffe ou quoi ? Attrape-la moi va, c’est accroché derrière mon sac. » Je m’exécute et il ajoute, un regard vers la forêt en remuant le bout du nez « Soit bien vigilant tout à l’heure mon doudou ! Ma main à couper que le brouillard arrive et qu’on va se retrouver dedans ! » Je guette la météo au dessus des arbres et moqueur je lui ricane au visage « du brouillard ?! Le ciel est plus bleu qu’en Provence et il doit faire quoi, 20 degrés à l’heure qu’il est ! Te fais pas de bile va ! » et du tac au tac lui me répond « et toi méfie toi ! J’en ai connu des cacous dans ton genre qui fanfaronnent en montagne, ils font les marioles une fois, pas deux…! Dis toi toujours que la montagne, elle, elle reste là… Té ! Tu l’as vu la brume en formation à l’horizon ce matin ? Et tu as senti le vent comme moi non ? Chaud comme ça à venir de la mer et tout moite qu’il était ! Je te le dis qu’en entrant dans des vallées aussi froides que celle-ci et encore à l’ombre à midi que si le brouillard ne se lève pas je me coupe le doigt ! » Il me fait marrer le père. Je lui plante un sourire taquin et continue d’avancer en bon fanfaron que je suis, mais plus on progresse, plus je dois avouer que je sens l’humidité me traverser l’échine… La luminosité, elle, décline à vue d'oeil, et petit à petit, des volutes de brume apparaissent jusqu’à ce qu’on plonge littéralement dedans. Il s’agit bel & bien d’une bouillasse épaisse, froide, inattendue, toute mouillée, étouffante même, surréaliste voir carrément rocambolesque. Ce n’est même pas du brouillard c’est de la polenta ! Je suis juste derrière mon père qui piétine devant moi et par réflexe, j’attrape un bout de sangle qui pend de son sac à dos comme un enfant aurait pris sa main pour ne pas le perdre dans la foule. Sans aucun besoin d’énonciation, il tourne sa tête vers moi et ses yeux malicieux croisent les miens dans un jeu de regard plus équivoque encore que s’il m’avait déclarer directement « tu vois doudou, j’te l’avais dit ! » Heureusement, la végétation est dense contrairement au sentier, joliment dessiné, si bien qu’il est peu probable que l’on s’égare en suivant ses courbes sinueuses. Tous les cents ou deux cents pas d’ailleurs, on repère la marque rouge & blanche qui nous confirme l’exactitude du parcours alors qu’on crapahute à l’aveuglette depuis un bon quart d’heure déjà. S’obstinant dans notre promenade, la litière disparait sous nos pieds, on voit toujours pas grand chose autour de nous mais je soupçonne la forêt d’être de moins en moins touffue car nous marchons désormais sur une sente encombrée de caillasses. C’est peut-être là que tout bascule. Le sol présente des aspérités de plus en plus importantes, et tandis que je me débrouille comme je peux pour avancer, je ne perçois pas avec une acuité suffisante la surface redoutablement lisse du bloc de granit sur lequel je pose mon pied droit avec beaucoup trop d’assurance. Le taux d’humidité étant à son plus haut degré et mes capacités sensorielles lourdement altérées, je patine et chancelle dans le même instant, j’ai juste le temps de voir dans les yeux de mon père le reflet de ma propre stupeur, avant de choir lamentablement dans une ravine où j’atterri sur le dos, fort heureusement protégé par mon sac, plusieurs mètres en contrebas. « Doudou ! Doudou ça va ?! » Je l’entends me scander dans la tourmente le vieux mais j’ai le souffle coupé et je peine à lui répondre. Quand je me redresse, merde ! Je m’aperçois que je suis tombé de haut, je lève les yeux mais je ne vois que du blanc, le blanc de la sague et le noir du bloc sur lequel j’étais debout une minute auparavant, dont la paroi verticale ne présente pas la moindre prise à première vue. « Je suis vivant mon vieux, je suis là un peu plus bas, je vais essayer de te rejoindre » J’ajoute que j’ai rien de grave, je suis juste un peu étourdi et je boite légèrement mais merde ! Là je flippe, j’essaye de dissimuler au mieux ma pétoche mais nique la bac c’est pas pour de faux que je suis dans la cagade ! On essaye de se mettre d'accord pour se retrouver, je tente d'avancer, la paroi est sur ma gauche, mon père au dessus, on se guide mutuellement au son de nos voix respectives mais là où je vais, la pente est de plus en plus raide et très vite, je ne peux plus avancer au risque de chuter encore plus bas. Rebroussant chemin, je retourne à l'endroit où je suis tombé, dans l’idée de progresser en suivant la paroi sur ma droite cette fois, et je marche par palier, je m'arrête et je dis à mon père « j’avance de 10 mètres » lui aussi avance et me répond « Ok je suis là on continue » et petit à petit comme ça je me rend compte qu’on s’écarte l’un de l’autre car le son de sa voix s'enfuie. Je lui dis bien fort « ça sert à rien on s'éloigne, revenons sur nos pas ! » Et retournant là où j'ai chu, j'appelle une nouvelle fois mon père dont je m'inquiète de ne plus entendre les pas. « C'est bon mon vieux je suis là ! » Rien. Je réitère, bien fort, la même phrase plusieurs fois. Je n'entends que le brouillard sibyllin me crier du silence. « Papa ?! » Rien à nouveau, j'ai envie de pisser dans mon froc tellement j'ai les jetons y a de l'adrénaline dans mes veines le sang j'vous jure. Et puis d'emblée, je me rappelle d'un truc, le premier jour, il m'a filé un petit sifflet mon père, il m'a dit « accroche ça à ton barda, si tu te casses la figure au fond d'une combe, ou qu'on se perd de vue, tu siffles un coup ou deux, c'est ton signal d'alarme ! » Et moi comme d'habitude je m'étais marré, comme si on allait se perdre j'ai dit, et lui très sérieux « Non mais oh je déconne pas avec ça ! Et rappelle-toi, si jamais t'es vraiment empégué, et que pour une raison ou pour une autre je ne suis pas là, le SOS en morse c'est tu-tu-tu tuuu-tuuu-tuuu tu-tu-tu. » Et moi qui faisait le couillon à rigoler, j'ai vite sorti le sifflet et mis un gros coup dedans en constatant une fois de plus le bruit du silence. Fifrelin. Des clous, que dal... Dans l'heure qui a coulé, j'ai du en mettre 150 des coups de binious, personne ne m'a jamais répondu. J'ai eu le temps de passer de la peur à l'effroi, de l'effroi à l'agacement, de l'agacement à l'ennui c'est pour dire.
À un moment donné j'ai entendu un bruit aigu au loin me répondre, une sorte de diaule ou de flutiot que je percevais beaucoup plus haut. Je me suis empressé d'envoyer le signal de détresse en soufflant dans mon tuyau puis, en tendant l'oreille, j'ai reconnu le gypaète qui répliquait, au dessus du brouillard, se demandant probablement quel bougre d'animal était en train de chanter. Les effets de l'adrénaline s'estompaient et je sentis une douleur me prendre au dos et dans la jambe. Je m'assis en tailleur, découragé, quand j'aperçus à moins d'un mètre de moi une salamandre qui me dévisageait. C'était une belle amphibienne, d'une vingtaine de centimètre de long, arborant une peau huileuse d'un noir certain, bien que tachetée de jaune et dont les grands yeux placides encore plus sombre que l'épiderme me considéraient avec sérénité. J'eût été apaisé par la contemplation de la créature devant moi qu'elle me fit soudain un signe de tête ! Je me désarçonne, ahuri, et l'observe avec attention, mais voilà qu'elle recommence et me refait un hochement, comme impatiente, comme si on était sur le départ et que je retardait le périple qui nous attend. Ne sachant pas trop quoi faire je mets machinalement mon sac sur mes épaule et me relève, près à la suivre. La petite animale se retourne alors et commence à avancer en pénétrant dans le brouillard. Suivant une trajectoire rectiligne, elle semble trouver un passage praticable, pour elle comme pour moi, malgré notre évidente différence de taille, et autant saugrenu que ça en ait l'air, perdu pour perdu, je lève le bout du nez et accompagne clopin-clopant la petite salamandre comme si je suivais ma boussole. Ma perception de l'environnement se limitant à la surface sur laquelle nous marchons, je ne sais pas où je vais mais après un kilomètre ou deux, la biodiversité explose. En quelques mètre j'aperçois des centaines de champignons, autant de bolets, que quelques coulemelles et autres hypholomes en touffe. Malgré le gris omniprésent, des pointes de bleus, de violets, de jaune attirent mon regard, et je repère ça et là crocus, ancolies, et immortelles. J'entends un bruissement dans les fourrés et un lérot me passe presque sous les pieds alors que des insectes bourdonnent et que des oiseaux piaillent. Cheminant à travers ce jardin merveilleux, nous arrivons dans une fente de plus en plus étroite, sorte de gorge où les parois se resserrent, couvertes de mousses détrempées. Le sol se revêt à nouveau d’humus puis de boue et ma nouvelle amie tachetée s’y faufile bien mieux que moi, chacun de mes pas s’enfonçant un peu plus profondément à mesure que nous suivons le canyon. Puis nous tombons sur un mur. Un mur végétal, ou plutôt une couche épaisse, un encombrement du reste, né d'un empilement organique fait de feuilles, de branches, de racines et de lichens, de myceliums, de liserons, de clématites, et de diverses lianes ou autres plantes grimpantes… Une masse compacte et surnaturelle qui s’apparente pour nous à un cul-de-sac, obstruant le passage de ce coupe-gorge étroit. Mais la salamandre, bien plus habile et téméraire que moi, s’y fraye un chemin et disparaît à l'intérieur de cet emmêlement mystérieux. D’instinct, je me mets à quatre pattes et tente d’observer à travers, et tâtonnant du bout des doigts, j’y enfonce ma main, puis mon bras tout entier et constate avec surprise que ce n’est pas si difficile d’y entrer. A l’intérieur, c’est chaud et doux ; je m'imagine les processus de décomposition et de fermentation, le foisonnement de la faune microbienne qui transforme la flore et ce qu’il en reste en compost, d’où renaissent plantules, gemmules et stolons, dans un cycle de vie métamorphe et vertueux. Je décide de m’introduire à l’intérieur et me penchant en avant comme pour tomber dedans, j’ai la curieuse impression non pas de m’y engager mais de me faire absorber. Je suis maintenant dans la chose, immobile, je crois bien que j’avance, ou plutôt, que ce magma entrelacé m’emmène quelque part et me ballote en tout sens. Je perds mon sac et mes vêtements se déchirent ; je suis nu désormais ; un milliard de cotylédons me chatouillent ; je perçois une lumière, ma tête sort en premier du chaos, une pluie délicate finit de me purifier, et je suis recraché de l’autre côté. Je tombe à plat ventre dans la pozzine. La salamandre m'attend, elle me regarde, visiblement, nous sommes arrivé·es à destination, elle plonge dans une flaque et disparaît. Ici, le brouillard s'est estompé et je perçois toute l’ampleur d'un panorama curieux : une lande verte émeraude, comme un gazon anglais coupé ras, ponctuée de trous d’eau, de sillons ou de rigoles peu profondes, faisant de cette étendue liminale un archipel miniature fabuleux. Elle présente un parterre épais, presque matelassé, non pas fait de mousse comme je le pensais de prime abord, mais d’un amas de graminées, dont le feuillage enchevêtré forme un tapis dense. En vagabondant sur la surface duveteuse de la pozzine, je retrouve mon appareil photo, puis me mets en quête d’une anfractuosités qui pourrait me servir de couche. Oui, là, ici ça devrait de le faire. Je m’y allonge sur le côté, nos formes s’assemblent telles les deux pièces d’un puzzle, il y a même une échancrure que je peux serrer dans mon creux. Je scrute avec attention la physionomie de la pozzine, et tâche d'en tirer le plus de savoir avant d'en faire le meilleur portrait : c’est une étrange formation végétale qui se développe insensiblement, prisonnière en permanence d’une eau stagnante, dont le substrat est dépourvu des êtres microscopiques responsables de sa propre déliquescence. La matière organique s’empile sans se décomposer, et se fossilise extrêmement lentement. Nards, joncs, laîches et potentilles s’épanouissent à la surface avant de rejoindre à leurs tours ce dépôt humide. J’ai l’impression de faire partie d’un tout, et tombant moi aussi dans les profondeurs de cette tourbière acide, j’ai juste le temps de faire une mise au point macroscopique pour capturer une dernière image. Mes pensées divaguent. Retrouvera-t-on mon corps un jour intact et préservé, momifié dans cette couche de sédiments inaltérables ? Le bon vieux père doit se faire du soucis en attendant, mais bon, il va bien finir par tomber dedans lui aussi. Tout le monde finira par y tomber.